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La ghettoïsation ministérielle de l’identité nationale 

La diversité, socle de l’identité nationale .       Yazid SABEG 

Il n’y a pas de hasard. Le prix Fémina Essai décerné en 2007 au livre de Claude Arnaud « Qui dit je en nous ? », en témoigne : l’identité est l’obsession de notre époque. Comme souvent à la faveur d’échéances électorales, la question de l’identité nationale s’invite dans le débat. Elle fait partie de la panoplie des thèmes pour lesquels la droite aime s’inventer des obligations. Ce qui n’empêche pas le débat de sombrer dans la confusion. Bien au contraire. 

Sans doute la crispation sur l’identité comme « valeur refuge » est devenue plus forte, car les Français s’inquiètent de la mondialisation, et du rétrécissement élitaire (à l’intérieur). Ce surcroît d’affect opère sur fond de rejet du projet européen, de montée du communautarisme et d’inaction réformiste. Le tout est encore dramatisé par le nouvel eldorado des intellectuels : le combat séculaire entre la civilisation et la barbarie sans lequel les Lumières françaises seront bientôt balayées par la rage aveugle de ceux qui ont la « haine ». La peur identitaire a de beaux jours devant elle. 

Cet excès de crispation n’est pas une excuse pour avancer sans méthode, sous prétexte de courage politique. Tous ceux qui se sentent une obligation d’incarner ou de réifier l’identité de ce pays, de stopper son érosion, pour s’en prévaloir et sommer « les autres », « les nouveaux venus » de s’y conformer, devraient se rappeler que par le passé les tentatives de ce type ont pu mener au pire. 

L’identité est une notion très rigoureuse, avec laquelle on ne joue pas. La force de l’identité française réside en cela qu’elle ne s’appuie ni sur le sang, le sol, et pas non plus sur une culture figée, une langue uniforme ou un mode de vie particulier, même si tout cela peut lui donner « chair » et participer de son rayonnement. L’identité française s’appuie d’abord sur un socle de valeurs abstraites et universelles, et l’idée d’un dépassement possible des identités héritées. Au sommet de ces valeurs, la liberté, l’égalité, la fraternité. La liberté suppose – notamment – la liberté individuelle de conscience, de culte, la libre affirmation de ses différences. L’égalité renvoie à la non-discrimination, à l’égale dignité des personnes, et aussi à la laïcité. Il n’y a pas de place ici, on le voit bien, pour les injonctions des anciens envers les petits nouveaux, pas d’opposition entre « couleur ou religion majoritaire et minoritaire ». En matière de valeurs, le dernier arrivé sur le sol français peut en apprendre au premier des Gaulois. 

Si l’identité Française est bien la défense et le respect par tous de ces valeurs, garanties par un système de lois, alors elle dépasse et de loin les prérogatives d’un seul ministère de l’immigration, mais touche aussi bien le ministère de l’emploi, du logement, de l’éducation nationale, de la Justice, etc. Elle est une notion qui traverse l’ensemble du dispositif républicain. 

Lier immigration et identité, et ces deux-là seulement, sous le coup d’une sorte de ghettoïsation institutionnelle, c’est proposer une vision étriquée de notre identité, et ne l’aborder que par le petit bout de la lorgnette. Mais c’est aussi jouer tacitement sur la peur de l’étranger qui  menace les visages pâles. C’est un jeu dangereux que la posture romanesque du « briseur de tabou » et l’urgence de l’action ne suffisent sûrement pas à  légitimer. 

Surtout, lier immigration et identité nationale, ce n’est pas seulement réducteur et/ou dangereux, c’est commettre une erreur d’appréciation, et même une erreur par omission. Lorsqu’on exige des migrants ce « respect des valeurs et des lois de leur pays d’accueil », ce qui paraît normal, on passe sous silence un peu trop facilement que la France elle-même ne respecte pas ses propres valeurs d’égalité et de liberté envers ses propres citoyens des migrations passées. Il y a en France des inégalités hommes / femmes honteuses, et des Français noirs ou jaunes ou basanés pour qui la France n’est pas un « pays d’accueil », mais leur pays tout court. Oser taire les discriminations dont ils sont les victimes, occulter les atteintes à l’égalité dont ils souffrent, pour attirer l’attention sur le spectre menaçant de l’étranger, cela s’appelle une diversion : surtout lorsque le temps et l’énergie passées à définir les conditions de l’immigration radieuse passent par pertes et profit l’incurie devant les migrations passées. Cela revient aussi à creuser un peu plus le sillon d’un malentendu français, qui consiste à faire porter le chapeau des ratés de l’intégration sur les migrants eux-mêmes, sans chercher à remettre en chantier les politiques et les institutions du pays d’accueil alors que l’on sait bien que la France est toujours sortie grandie de s’être remise en question. Apparemment, ce n’est pas à l’ordre du jour. 

Fierté d’appartenance 

Il faut donc renverser ce diagnostic qui rajoute à la confusion et introduit le doute. Ce n’est pas à cause de l’immigration que l’identité française est en crise, mais parce que le modèle construit pour incarner ses valeurs est à bout de souffle. Croire que l’immigration est responsable de la faillite de ce modèle, c’est une illusion dont on peut se satisfaire qu’à l’extrême droite de l’échiquier politique. Les valeurs d’égalité et de liberté sont en effet menacées et elles paraissent lointaines et abstraites au regard de la réalité quotidienne. L’exogamie se ralentit en raison des ségrégations territoriales, économiques, scolaires, qui freinent le brassage des populations, le processus fondamental de l’assimilation républicaine et attise le rejet de l’autre. Conséquence logique, la fierté d’appartenance nationale s’émousse : nos jeunes vont chercher les modèles positifs d’identification hors de nos frontières, aux Usa, sur les chaînes de télévisions étrangères, sur Internet. Non ! Les jeunes issus des minorités visibles ne haïssent pas la France, ils haïssent la situation que la France leur fait. Leur demander d’aimer leur pays ou de le quitter, c’est proposer un choix ignoble et impossible qui ajoute à la confusion.